Désherber son jardin

Je me prépare à aller désherber au jardin. Cette activité, qui peut sembler sans intérêt pour beaucoup, m’est au contraire très profitable. La répétition des mêmes gestes, et la progression lente de ces petit travaux, à recommencer sans cesse, m’apparait comme une métaphore des tourments qui sont les miens. Pour certains, l’ordre et la beauté des choses ne peuvent apparaître qu’après un long et patient travail de défrichage. Chaque être a sa propre vérité. Il faut avoir le courage de l’affronter, et d’aller la chercher dans les orties et sous les ronces. J’en suis à ce stade. Mes avant bras sont zébrés d’égratignures ; quelques épines ont blessé ma chaire, et le sang à coulé. Mais je dois continuer, à genou, penché en avant, le souffle parfois coupé, jusqu’au moment où le jardin exprimera sa beauté. C’est alors que je pourrai m’assoir et contempler un instant le résultat de mon travail, en me laissant pénétrer par des pensées plus profondes. Mais à la saison prochaine, il faudra recommencer. Dans l’existence, le repos est toujours de courte durée.

Nous sommes vivants

Tout commence par le rapprochement des corps, à quelques centimètres de ta peau, pour sentir la chaleur de tes ondes. Puis un baiser, tout doux, sur la commissure des lèvres, juste à l’endroit où tout peut basculer. Glissement vers ta bouche à peine entre ouverte, en m’attardant un instant pour l’embrasser, une fois, deux fois, encore une fois. Mon poul s’accélère, mais il ne faut pas, pas encore. Ton cou, blanc et lisse, s’offre à moi. Il montre le chemin. C’est là que je veux aller. Tu sembles d’accord pour me guider. Je déboutonne ton chemisier lentement. Le sentier devient brûlant. Nous commençons à respirer plus fort. La chimie des neurotransmetteurs est désormais aux commandes. La partition se déroule selon un plan établi depuis la nuit des temps. D’abord une musique douce, comme un dialogue entre un piano et une harpe. Puis la mélodie s’éloigne, faisant place au rythme, réguliers, dense, puissant, insistant, scandé par le bruit de nos respirations haletantes. Quelques goûtes de sueur, et le goût salé de ta peau. Je te regarde en face. Nous sommes d’accord. C’est maintenant. Vertige et chute. Puis le silence, les battements de cœur, et ta main dans la mienne. Nous sommes vivants.

L’ennemi de l’intérieur (nouvelle)

Imaginez vous un samedi après midi d’automne, tranquillement installé sur le canapé du séjour, les jambes légèrement surélevées et la nuque reposant sur des coussins moelleux. Sur la table basse, à portée de main, une tasse de thé fumant, vous attend, en laissant s’envoler des volutes chargées d’arômes fruités. Dehors seuls quelques éclats de rire d’enfants brisent le silence. La baie vitrée vous offre le spectacle de petits groupes d’hirondelles, alignées sur les câbles électriques, prêtes à saluer comme des acteurs à la fin de la pièce. Le temps est gris, il fait doux. C’est le moment idéal pour larguer les amarres, et partir très loin au pays des mots. Votre choix se porte sur un roman. Vous optez pour un auteur connu, rassurant,  capable de vous emmener dans son monde et de vous ramener dans le votre. L’incipit « Elle faisait fréquemment des choses rares » vous accroche d’emblée. Vous adorez les oxymores. Son style est fluide et vous surfez sur le texte en vous émerveillant, sans trébucher, de ses inventions littéraires. L’histoire est bien écrite, charpentée, avec juste ce qu’il faut de transgression pour ressentir le petit frisson. Certains passages semblent même vous révéler vos propres vérités. Le temps s’arrête alors, il n’y a bientôt plus que la douce musique des mots pour accompagner votre monologue intérieur. Le rythme du récit vous propulse sans effort d’un chapitre à l’autre, et un en moins d’une demi-heure vous avez parcouru les cinquante premières pages. Vous évoluez dans le texte comme en état d’hypnose au milieu des personnages qui vous sont maintenant familiers.  Peut être vous êtes vous déjà identifiés à l’un d’eux. Le monde extérieur s’éloigne sur la pointe des pieds et vous laisse passer de l’autre côté du miroir. Malheureusement pour vous, le réel, « ce qui revient toujours à la même place », selon l’expression de Jacques Lacan, n’est jamais loin, et à l’instant même où vous arrivez  au sommet d’une montée dramatique savamment orchestrée, lorsque le héros s’apprête à faire son premier faux pas, alors que toute votre attention est tendue vers le texte, se produit le drame.

D’un seul coup, brutalement, sans prévenir, surgit du fond de la pièce, comme un typhon à l’envers, le bruit assourdissant généré par l’invention motorisée domestique, la plus abrutissante, la plus aliénante, la plus dézinguante la plus catapultante,  que le vingtième siècle ait jamais engendré contre la paix des ménages. Je ne parle pas du doux ronron de la machine à expresso,  ni de celui du lave-linge amorçant son cycle d’essorage, et encore moins du bruit tamisé du lave-vaisselle. Non, je désigne, doigt tendu, cette arme de destruction massive qu’est un aspirateur poussée à fond. Véritable agression armée contre les populations civiles et les enfants sans défense, c’est un génocide pour les oreilles, un crime contre l’humanité. L’attaque est brève mais redoutable. Votre pouls s’accélère, la tension artérielle grimpe aux rideaux et les coronaires tressaillent. Vos oreilles se dressent, traqué que vous êtes par la machine infernale. Vous cherchez désespérément une position de repli. Dehors ? Trop froid. La chambre ? Elle y sera dans cinq minutes. Les toilettes ? Oui les toilettes, et en plus on peut s’enfermer. Vous attendez là, assis sur le trône de votre bunker sanitaire, que le silence se fasse. Puis vous tirez la chasse, et vous sortez comme si de rien était. Votre épouse vous cherchait. Devant votre tête un peu défaite elle vous demande :

– Tu es sure que ça va, t’as l’air bizarre ?

– Non, non, tout va bien ma chérie, ne t’inquiète pas.

Puis vous regagnez le divan, vous reposez le livre sur l’étagère. Le thé est froid.

Claudine (nouvelle)

C’était la dernière patiente de la journée. Assise  au fond de la salle d’attente, elle tenait son sac posé sur ses genoux, visage fermé, regard rivé au sol, sans avoir touché aux revues disponibles sur la table basse.
Elle portait une robe sombre sans ceinture, comme pour masquer son absence de taille. Une impression de légèreté se dégageait de ce corps pourtant massif, tant les jambes qui le portaient étaient fluettes. Des escarpins à talons hauts accentuaient encore cet effet.

Il était difficile de lui donner un âge, la soixantaine certainement. Des traits réguliers, un regard franc et des lèvres encore pleines, suggéraient qu’elle avait été belle, mais le temps, la vie et ses passions amères avaient mordu sa chaire. Les effets de ce poison lent marquaient déjà son visage.

Quand nous fumes l’un en face de l’autre et qu’elle commença à parler, le diagnostic ne laissât pas vraiment de place au doute. Sa voix rauque, sans timbre, et ce bruit inspiratoire si caractéristique de l’obstruction laryngée indiquait la présence d’une lésion déjà évoluée. Depuis quelques jours la gêne devenait douloureuse et irradiait vers l’oreille. Son anxiété était silencieuse. Elle attendait mes mots.

Depuis que les enfants de son ami, mort brutalement il y a deux ans, l’avaient chassée de la maison qui était celle de leur père, elle vivait seule dans un petit meublé du centre ville. Comme elle n’avait pas suffisamment cotisé, sa retraite de secrétaire lui suffisait à peine pour vivre sans aide. Elle avait trois fils d’un premier mariage mais ne les avait pas élevés et les voyait uniquement certains jours d’enterrements.

L’examen confirma sans surprise le cancer de la gorge déjà étendu et, lorsque je la revis quelques jours plus tard en présence d’une infirmière, elle s’était préparé au pire. Elle reçut le diagnostic sans s’effondrer, sans effusion, et accepta avec sobriété l’intervention affreusement mutilante, ainsi que l’irradiation post opératoire. Elle avait l’habitude de subir.

Ce type de chirurgie consiste à réséquer la totalité du larynx, privant définitivement le patient de ses capacités vocales. La trachée est alors abouchée directement à la peau, en bas du cou. C’est définitif.

Quelques mois plus tard, lors d’une consultation de surveillance, je remarquais une petite zone d’infiltration sous cutanée sur le trajet de la cicatrice. La maladie reprenait.

Après deux cures de chimiothérapie, toujours sans résultat,  il fallait se rendre à l’évidence, le cancer progressait, et plutôt vite. Elle eut rapidement des difficultés pour s’alimenter. Il fallut alors lui poser une sonde de nutrition entérale. Bientôt les douleurs devinrent intenables, ne pouvant être calmées que par la morphine. Les nodules tumoraux qui infiltraient la peau de son cou devenaient confluent et finissaient par s’ulcérer en surface. Une odeur insoutenable de nécrose envahissait la salle de consultation. Privée de sa voix elle m’écrivait des bribes de phrases sur un petit carnet qu’elle sortait de son sac. Ses questions étaient sensées, précises, très techniques. Elle semblait n’en vouloir à personne et trouvait que les infirmières s’occupaient bien d’elle.

Puis les soins à domicile devinrent impossibles. Le risque d’hémorragie faisait trembler les infirmières à chaque pansement. Il fallut l’hospitaliser.

Seule dans sa chambre depuis plusieurs jours,  elle ne recevait pas de visite. Je venais la voir tous les matins, puis deux fois par jour. Dès qu’on ouvrait la porte de sa chambre la pestilence nous saisissait. Sous les pansements, son cou n’était plus qu’une plaie béante où triomphait la tumeur. Son état s’aggravait, mais elle tenait bon et semblait attendre quelque chose.

Un soir, alors que je passais un peu tard et qu’elle somnolait dans la pénombre, je vis son carnet ouvert posé sur la tablette. On pouvait y déchiffrer « prévenez mes enfants ». Elle sortit un peu de sa torpeur. Je lui demandais si ses enfants étaient venus la voir. Elle me fit « non » de la tête, et lorsque je lui proposais de les appeler, elle acquiesça des paupières.

J’appelais l’un de ses fils pour le convaincre de venir. Il m’expliqua qu’elle avait abandonné brutalement ses enfants alors qu’ils étaient encore petits, pour suivre un autre homme, un commerçant, et tenter de se construire avec lui une nouvelle vie en Afrique, que leur père s’était suicidé quelques mois plus tard et qu’ils avaient été élevé par leurs grand parents paternels.  Elle leur avait pourtant écrit bien des années plus tard mais les lettres n’avaient jamais été ouvertes. Ils savaient qu’elle vivait à quelques kilomètres seulement de chez eux, et qu’elle buvait, mais l’avaient rayé de leur vie. Tous avaient passé la quarantaine, et les grands parents étaient morts depuis longtemps. Je lui dis :  » C’est la fin, je crois qu’il est important de venir ». Il accepta

Deux jours plus tard ils se tenaient autour du lit de la mourante. Une vague ressemblance les rapprochait mère, mais leur regard de poisson mort n’exprimait rien. Je n’ai jamais su ce qu’ils s’étaient dit. Dans le couloir alors qu’ils s’en allaient en parlant bas j’entendis l’aînée chuchoter à ses frères :  » qu’est ce qui faut pas faire pour qu’a finisse par crever ».

Claudine est morte dans la nuit, tranquille, son carnet posé devant elle. On pouvait y lire : « je vous demande pardon ».

Le tribunal des mots

On aurait pu en serrer d’autres mais ces trois là sont de parfaits malfrats. On les a pris en flagrant délit, se pavanant dans un article de presse à sensation, alors qu’ils sortaient â peine d’un slogan publicitaire.

Retenez bien leur nom : Indescriptible, Inénarrable, et Incomparable. Ils forment le gang des adjectifs. Toujours occupés à se mettre au service d’écrivaillons sans imagination ni talent, ou de quelque journaliste paresseux, pressé d’obtenir un effet en peu de mots, à moindre coût, comme si on pouvait priver le lecteur d’informations essentielles. Cambrioleurs de phrases, kidnappeurs de paragraphes, ils sont capables de transformer la meilleur des proses en bouillie infâme, et méritent à ce titre un châtiment exemplaire. Leur alibi ne tient pas. Ils prétendent que Dieu les couvre car il est les trois à la fois. Ça ne l’a pas empêché de faire couler beaucoup d’encre et de sang celui-là.

En conséquence, et après courte délibération , le tribunal révolutionnaire des mots les condamne à être emputés de leur préfix. La sentence est applicable immédiatement .

Mutualisme et vanité

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Quelle curieuse faiblesse que la vanité. Les hommes devraient s’en méfier plus souvent. Il est si facile de se laisser prendre aux chants des courtisans.

Tout comme que le moustique qui, en même temps qu’il pique, injecte l’anesthésique local présent dans sa salive, et rend indolore la pénétration de sa trompe dans les téguments, le flatteur caresse le vaniteux et finit par l’endormir. Il questionne, s’intéresse, s’extasie, félicite, relance, et s’il a du talent, lui fait croire qu’il brille davantage. Les rapports humains se trouvent ainsi mutualisés, chacun trouvant dans l’autre un intérêt particulier. Le rhinocéros tolère sur son dos la présence du pique bœuf, qui le débarrasse de ses parasites, au risque d’élargir les plaies déjà présentes. Il en va de même du requin qui supporte la présence du rémora, collé sur  son ventre.

On aurait tort de penser qu’Ésope et la Fontaine ont épuisé le sujet. Céline, dans cet extrait du « voyage au bout de la nuit », propose un éclairage plus tragique,  et comme souvent, terriblement humain.

Ferdinand Bardamu s’est embarqué sur un cargo en direction des côtes africaines. À bord, il est pris en grippe par les passagers qu’il suspecte de comploter pour le jeter par dessus bord. Dos au mur, il décide d’amadouer les plus actifs de ses détracteurs en flattant leur bravoure.

C’est comme les cochonneries, les histoires de bravoures, elles plaisent toujours à tous les militaires de tous les pays. Ce qu’il faut au fond pour obtenir une espèce de paix avec les hommes, officiers ou non, armistice fragile il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toute circonstance , de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct. Il n’y a pas d’homme non plus qui ne soit avant tout vaniteux. Le rôle de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir.

Mes vies littéraires

Son regard parcours les rayonnages de la librairie puis s’arrête sur le troisième rang. De son index il effleure le dos de quelques volumes, en saisit un, passe plusieurs secondes sur la quatrième de couverture, lit la première page,  certains paragraphes de la page 110, puis le repose sur l’étagère. Il s’empare d’un autre volume, puis d’un troisième, et ainsi de suite, en procédant de même, pendant un long moment. Son doigt se pose enfin par hasard sur « le voyage au bout de la nuit ». Quatrième de couverture, premières lignes, page 110, 111… puis page 1, 2, 3. Il prend le livre, passe à la caisse, le glisse dans sa poche et s’en va. Pendant plusieurs jours il sera Louis Ferdinand Bardamu, et le redeviendra de temps en temps, toute sa vie.