Mes vies littéraires

Son regard parcours les rayonnages de la librairie puis s’arrête sur le troisième rang. De son index il effleure le dos de quelques volumes, en saisit un, passe plusieurs secondes sur la quatrième de couverture, lit la première page,  certains paragraphes de la page 110, puis le repose sur l’étagère. Il s’empare d’un autre volume, puis d’un troisième, et ainsi de suite, en procédant de même, pendant un long moment. Son doigt se pose enfin par hasard sur « le voyage au bout de la nuit ». Quatrième de couverture, premières lignes, page 110, 111… puis page 1, 2, 3. Il prend le livre, passe à la caisse, le glisse dans sa poche et s’en va. Pendant plusieurs jours il sera Louis Ferdinand Bardamu, et le redeviendra de temps en temps, toute sa vie.

 

La vie à deux

Le week-end, il s’habillait négligemment à l’imparfait, tandis que la semaine, c’était toujours au plus-que-parfait. Elle, ça l’agaçait. Elle n’imaginait plus l’avenir de leur couple qu’au conditionnel. C’est l’absence du présent qui l’affligeait le plus. Tous ces petits moments, qu’ils partageaient depuis tant d’années, et qui faisaient le sel de leur vie commune, avaient pris avec le temps des trajectoires divergentes. Il passait des heures devant sa tablette; elle s’efforçait de tenir la maison. Il ne parlait plus; elle se taisait. Il ne la désirait plus; elle perdait confiance. Il pensait au meilleur; elle s’attendait au pire. Il est bien difficile de conjuguer la vie à deux.

L’automne

L’automne

A la rentrée c’était l’automne.
Cartable neuf, chaussures cirées
Petit moineaux petit Daltons.
En rang par deux, fallait y aller.

 
Et blablabla disais l’instit’
Charlemagne et François premier
Le temps vraiment n’ passait pas vite
Jusqu’à l’annonce de la récrée.
 
Un sac de billes, trois carambars
T’es Guillaume Tell et moi Robin
Mais tu me dis si t’en as marre
Et c’est pas grave, t’es mon copain.
 
Sous l’arbre jaune pleuvait des feuilles
T’as vu c’qui tombe? c’est super beau!
Ah ouais dis donc il pleut des feuilles!
et des hélices d’hélicos.
 
Et puis les ombres s’allongeaient
Le vent soufflait un peu plus fort
Les dernières feuilles se décrochaient
On marchait sur un tapis d’or
 
 
A la sortie vers dixsept heures
C’était enfin l’heure des mamans
Pressées de serrer sur leur cœur
Leur petit prince de 6 ans
 
Les petits couples s’en allaient
Main dans la main, enfant et mère
Des deux c’est elle qui savait
Qu’après l’automne viendrait l’hiver
 
 

Diviser pour mieux régner

Dans Kaputt, roman écrit par Curzio Malaparte de 1941 à 1943, Franck, Général gouverneur de Pologne sous l’occupation nazi, s’exprime ainsi au sujet du peuple polonais :

«J’en viens au prolétariat. Les paysans s’enrichissent par le marché noir : je les laisse s’enrichir. Pourquoi ? Parce que le marché noir saigne la bourgeoisie et affame le prolétariat industriel, empêchant ainsi la formation d’un front unique des ouvriers et des paysans… Je laisse les nobles se ruiner au jeu, les bourgeois conspirer, les paysans s’enrichir, les techniciens et les ouvriers travailler».

Se maintenir au pouvoir en opposant les classes sociales entre elles n’est pas chose nouvelle. De nos jours, la classe ouvrière en France est réduite à sa portion congrue pour cause de désindustrialisation ou de délocalisation. Elle n’intéresse plus personne et son poids électoral est limité. Les paysans, entièrement dépendant des subventions européennes, sont considérés comme des pollueurs criminels par les travailleurs du secteur tertiaire. Les jeunes, exclus du monde du travail, s’opposent aux vieux, assis sur leur tas d’or acquis pendants les trente glorieuses. Les gens du privé s’opposent à ceux de la fonction publique, les automobilistes aux piétons, les chasseurs aux écolos, et la gauche, exclue des arcanes du pouvoir financier s’oppose sans projet crédible à une droite cynique et toute puissante. Pendant ce temps, la classe dirigeante, les vrais riches, les cooptés, les initiés, les animateurs de réseaux, engrangent les dividendes et font du gras sur le dos des pauvres administrés qui croient encore qu’il faut consommer pour exister. Enfin, cerise sur le gâteau, le développement des réseaux sociaux, dit horizontaux, entretient l’espoir qu’une démocratie directe est possible. Que néni, dormez braves gens. Aux moment des vrais choix, les décisions empruntent toujours un chemin vertical.