Les leçons en plein air

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Malaparte – Kaputt

1942, la guerre sur le front russe – extrait

« La seule fois qu’il m’arriva d’assister à une de ces leçons, ce fut dans le kolkhoze d’un village près de Nemirowskoie.

Et, dorénavant, je refusai toujours d’assister à ces exercices de lecture. «Warum nicht ?,me disaient les officiers allemands du général von Schobert. Pourquoi ne voulez vous pas assister aux leçons en plein air? C’est une expérience très intéressante, sehr intéressant.»

Les prisonniers étaient alignés dans la cour du Kolkhoze. Le long des murs de clôture, sous de grands hangars, on voyait empilées confusément des centaines de machines agricoles : faucheuses, bineuses, charrues mécaniques, batteuses. Il pleuvait, les prisonniers étaient trempés jusque aux os. Ils étaient là depuis deux heures, debout, silencieux, s’appuyant les uns sur les autres; c’étaient de grands enfants blonds, au crâne rasé, avec des yeux gris clair dans un large visage. Ils avaient de grosses mains plates, au pouce calleux, court et incurvé. Presque tous étaient des paysans. Les ouvriers, en grande partie mécaniciens et artisans des kolkhozes, se reconnaissaient au milieu d’eux à leur stature et à leurs mains : ils étaient plus grands, plus maigres et de peau plus claire, ils avaient des mains sèches avec des doigts longs et lisses, polis par le contact des marteaux, des rabots, des clés anglaises, des tournevis, des leviers de moteurs. On les reconnaissait à leur visage sévère, à leurs yeux ternes.

A un certain moment, un sous-officier allemand, un Feldwebel, entra dans la cours du Kolkhoze, accompagné d’un interprète. LeFeldwebel était petit et gros, de la variété que j’appelais par plaisanterie Fettwebel. Il se planta les jambes écartées devant les prisonniers et se mit à leur parler d’un air débonnaire de père de famille. Il dit qu’on allait faire une épreuve de lecture : chacun lirait à haute voix un passage de journal; ceux qui se tireraient de l’épreuve à leur honneur auraient un emploi de secrétaire dans les bureaux des camps de prisonniers. Les autres, ceux qui ne réussiraient pas dans cet examen, travailleraient la terre, seraient manœuvres ou terrassiers.

L’interprète était un Sonderfürhrer petit et maigre, n’ayant pas plus de trente ans, avec un visage pâle semé de petits boutons rouges; il était né en Russie, et parlait russe avec un étrange accent allemand…

Le Sonderfürhrer traduisit mot pour mot le bref et bienveillant discours du Feldwebel . Il recommanda, du ton d’un maître d’école qui gourmande ses élèves, de faire bien attention à la prononciation et de lire à la fois avec aisance et application parce que, si les prisonniers ne se tiraient pas de leur épreuve à leur honneur, ils s’en repentiraient.

Les prisonniers écoutèrent en silence; et quand le Sonderfürhrer se tut, ils se mirent à parler tous à la fois, en riant. Beaucoup avaient l’air humilié, une expression de chiens battus; ils jetaient parfois un coup d’œil sur leurs mains calleuses de paysans. Mais beaucoup d’autres riaient d’un air épanoui, parce qu’ils étaient certains de passer l’examen avec succès et de devenir secrétaire dans quelque bureau!…Au milieu d’eux, les ouvriers se taisaient; ils tournaient leur visage austère vers le bâtiment de la Direction du kolkhoze, où se trouvait l’état major allemand. Ils regardaient de temps en temps le Feldwebel mais n’honoraient pas le Sonderfürhrer d’un seul regard. Ils avaient des yeux creux et ternes.

Ruhe ! Silence ! Cria brusquement le Feldwebel.

Déjà s’approchait un groupe d’officiers précédé d’un vieux colonel grand et maigre, un peu voûté, avec des moustaches grises coupées court, et qui traînait légèrement la jambe. Le colonel jeta sur les prisonniers un regard distrait, puis se mit à parler d’une voix monotone, rapidement, en avalant ses mots comme s’il avait hâte de finir ses phrases. Après chaque phrase il faisait une longue pause, et regardait la terre. Il déclara que ceux qui se tireraient de l’examen avec succès, etc., etc.… Le Sonderfürhrer traduisit mot pour mot le discours du colonel, puis ajouta de son cru que le gouvernement de Moscou avait dépensé des milliards pour les écoles soviétiques, qu’il le savait parce que, avant la guerre, il était maître d’école des Volksdeutsche de Mélitopol, que tous ceux qui ne réussiraient pas à l’examen seraient envoyés travailler comme manœuvre et comme terrassier; tant pis pour eux s’ils n’avaient rien appris à l’école. On avait l’impression que le Sonderfürhrer tenait beaucoup à ce que tous lussent avec une bonne prononciation, et couramment.

– Combien sont-ils? Demanda le colonel au Feldwebel en se grattant le menton de sa main gantée.

Cent dix-huit, répondit le Feldwebel.

– Cinq à la fois et deux minutes pour chacun, dit le colonel : nous devons expédier cela en une heure.

Jawohl, dit le Feldwebel.

Le colonel fit un signe à l’un des officiers qui avait sous le bras un paquet de journaux et l’examen commença.

Cinq prisonniers firent un pas en avant : chacun d’eux allongea la main pour prendre le journal que l’officier lui tendait … et se mit à lire à haute voix. Le colonel leva le bras gauche pour regarder son bracelet-montre, et resta le bras levé au niveau de la poitrine, les yeux fixés sur les aiguilles. Il pleuvait, les journaux se mouillaient, se détrempaient et s‘affaissaient dans les mains des cinq prisonniers. Ceux-ci, tout rouges ou très pâles, et moites de sueur, trébuchaient sur les mots, bégayaient, faisaient des fautes d’accents, sautaient des lignes. Tous savaient lire, mais péniblement, sauf un, très jeune, qui lisait avec assurance, lentement, tout en levant de temps en temps les yeux du journal. Le Sonderfürhrer écoutait la lecture avec un sourire ironique sous lequel il me semblait percevoir une nuance de dépit : en sa qualité d’interprète, c’était lui le juge. Il était le Juge. Il regardait fixement les lecteurs; ses yeux passaient de l’un à l’autre avec une lenteur étudiée et une expression mauvaise. «Halt!» dit le colonel.

Les cinq prisonniers levèrent les yeux de leurs journaux – et attendaient. Le Feldwebel, sur un signe du juge, cria : «ceux qui sont refusés à l’examen iront se mettre à gauche, là-bas; ceux qui sont reçus à droite, là-bas». Quand les premiers recalés, quatre, sur un signe du Juge, allèrent tout penauds se grouper là-bas à gauche, dans les rangs des prisonniers un rire jeune, malicieux et gai, un rire de paysan passa. Le colonel aussi baissa les bras et se mit à rire : «Oh biedni ! Oh les pauvres disaient les prisonniers à leur camarades refusés, on vous enverra travailler aux routes, oh biedni ! vous porterez des pierres sur le dos!» Et ils riaient. Celui qui avait été reçu, tout seul là-bas, à droite, riait encore plus que les autres et taquinait ses camarades malchanceux. Tous riaient sauf les prisonniers qui avaient l’air d’ouvriers : eux fixaient d’un regard têtu le colonel – et se taisaient.

Puis ce fut le tour de cinq autres. Eux aussi s’efforçaient de bien lire sans accrocher sur aucun mot, sans se tromper dans les accents; mais deux seuls réussirent à lire couramment; les trois autres, rouges de honte ou pâles d’angoisse, gardaient le journal entre les mains en léchant de temps en temps leurs lèvres sèches. «Halt!» dit le colonel. Les cinq prisonniers levèrent la tête en essuyant leur sueur avec le journal. «Vous trois là-bas à gauche, vous deux à droite!». Et leurs camarades se moquaient des recalés : «Oh biedni Ivan! disaient-ils, oh biedni Piotr!» en se touchant les épaules comme pour dire : il vous faudra coltiner des pierres! Et tous riaient.

Mais un des cinq prisonniers du troisième groupe lisait très bien, couramment, en détachant bien les syllabes; et de temps en temps, il levait les yeux pour regarder le colonel en face. Le journal qu’il lisait était un vieux numéro de la Pravda du 24 juin 1941, dont la première page portait : Les Allemands ont envahis la Russie! Camarades soldats, le peuple soviétique aura la victoire, écrasera les envahisseurs. Sous la pluie, les paroles s’envolaient, sonores, et le colonel riait, le Sonderfürhrer riait, le Feldwebel, les officiers, tout le monde riait. Même les prisonniers riaient, en regardant avec admiration et envie leur camarade qui lisait tout à fait comme un maître d’école. «Bravo!» dit le Sonderfürhrer, et son visage rayonnait, il semblait fier de ce prisonnier qui lisait bien, il était content et fier comme s’il se fut agit d’un de ses écoliers. «Toi, là-bas à droite», dit le Feldwebel au prisonnier d’une voix bonasse en le poussant affectueusement de sa main ouverte. Le colonel regarda le Feldwebel comme s’il voulait lui dire quelque chose, et je m’aperçu qu’il rougissait légèrement.

Le groupe réuni à droite riait tout content. Ceux qui avaient passé l’examen avec succès regardaient leurs camarades malheureux d’un air moqueur. Ils posaient leur index sur leur propre poitrine en disant : secrétaire! Puis montraient du doigt les recalé en leur faisant des grimaces et en disant : Des pierres sur le dos! Seuls parmi les prisonniers qui allaient grossir les rangs des candidats heureux, là-bas, à droite, ceux qui avaient l’aspect d’ouvriers se taisaient et regardaient fixement le colonel. Celui-ci, à un certain moment, rencontra leur regard. Il rougit, eut un mouvement d’impatience et cria : «Schnell! Vite!»

L’examen continua pendant une heure environ. Quand le dernier groupe de prisonnier – trois seulement – eut fini ses deux minutes de lecture, le colonel se tourna vers le Feldwebel et lui dit : «Comptez-les» Le Feldwebel se mit à compter de loin, l’index tendu : Eins, si, drei. Ceux du groupe de gauche, les refusés, étaient quatre-vingt sept; ceux du groupe de droite, les lauréats, trente et un. Alors sur un signe du colonel, le Sonderfürhrer se mit à parler. On eut dit réellement un maître d’école peu satisfait des ses élèves. Il dit qu’il avait été déçu, qu’il regrettait avoir dû en refuser autant, qu’il eut été plus heureux de tous les recevoir. Quoi qu’il en soit, dit-il, ceux qui n’ont pas réussi à passer l’examen ne doivent pas se décourager : ils seront bien traités et n’auront pas à se plaindre s’ils travaillent et montrent plus d’application qu’ils n’en ont eu sur les bancs de l’école. Tandis qu’il parlait, le groupe des reçus regardait les camarades malchanceux d’un air de compassion; et les plus jeunes se donnaient des coups de coude avec de petits ricanements. Quand le Sonderfürhrer eut finit de parler, le colonel se tourna vers le Feldwebel et dit : Alles in Ortnung. Weg! Puis il se dirigea vers le bureau de l’État-major, sans se retourner, suivi des officiers qui se retournaient de temps en temps en s’entretenant à voix basse.

– Vous, vous resterez ici jusqu’à demain, et demain vous partirez pour le camp de travail! Dit le Feldwebel au groupe de gauche. Puis il se tourna vers le groupe de droite, celui des reçus, et, d’une voix dure, leur ordonna de s’aligner. Dès que les prisonniers furent alignés coude à coude (ils avaient la figure contente et riaient et regardaient leurs camarades d’un air moqueur), il les recompta rapidement, dit : trente et un, fit signe de la main au peloton de SS qui attendait au fond de la cour. Puis il ordonna :«Demi-tour en avant, marche!» Les prisonniers firent demi-tour et s’ébranlèrent en tapant des pieds dans la boue : «Halt!» ordonna le Feldwebel, et se tournant vers les SS qui s’étaient posté derrière les prisonniers, le fusil mitrailleur déjà levé, il se racla la gorge, cracha par terre et cria : «Feuer!»

Au crépitement de la décharge, le colonel, qui n’était plus qu’à quelques pas de la porte du P.C., s’arrêta et se retourna brusquement, les officiers aussi s’arrêtèrent et se retournèrent. Le colonel passa sa main sur sa figure comme pour essuyer de la sueur, puis, suivi de ses officiers, il entra :

so ! me dit le Sonderfürhrer en passant près de moi, il faut nettoyer la Russie de toute cette marmaille lettrée. Les paysans et les ouvriers qui savent trop bien lire et écrire son dangereux. Ils sont tous communistes.

Naturlich, répondis-je, mais en Allemagne tous les ouvriers et tous les paysans savent très bien lire et très bien écrire.

Le peuple allemand est un peuple de haute Kulture.

Naturellement, répondis-je, le peuple allemand est un peuple de haute culture.

– Nicht wahr ? dit en riant le Sonderfürhrer, et il se dirigea vers les bureaux de l’État-major.

Je restais seul au milieu de la cour, devant les prisonniers qui ne savaient pas bien lire, et je tremblais de tout mon corps. »

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